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Le 17 juin 1940, quand Pétain annonce l’armistice, elle vomit. La jeune chercheuse en ethnologie, familière des livres et des musées, décide aussitôt de passer à l’action.

Son | Histoire

Vendredi 13 aout 1942, Paris est écrasé de chaleur. Une jeune femme de 35 ans, brune et mince, le regard droit et déterminé, file à vélo en évitant les patrouilles allemandes qui sillonnent la capitale. Germaine Tillion est concentrée sur sa mission. Elle arrive quai de la Gare et met pied à terre devant un religieux. C’est l’abbé luxembourgeois Robert Alesch. Sans un mot, ils marchent jusqu’à la gare de Lyon où le prêtre doit prendre le train pour acheminer les documents ultrasecrets à destination des services de renseignements britanniques. Germaine à l’air calme, mais son cœur bat la chamade. Elle accompagne Alesch devant la grille où son poinçonnés les billets, il passe le contrôle et elle le regarde s’éloigner… Mission accomplie. Elle s’apprête à repartir quand une main s’abat brutalement sur son épaule : « Police allemande, suivez-nous ! »  Ils sont trois en civil. La fuite est impossible.


Le voici ce moment tant redouté. Deux ans déjà que Germaine a basculé dans ‘action clandestine, mettant sa vie en sursis. Tout à commencé le 17 juin 1940, quand elle entend à la radio l’annonce de l’armistice. Le choc est violent : Germaine se courbe en deux et vomit. Immédiatement, la jeune ethnologue, qui ne peut se résigner à la défaite, prend contact avec le colonel Paul Hauet, héros de la Grande Guerre. Sous couvert d’une association d’aide aux soldats coloniaux, il organise un réseau de renseignements à destination des Alliés. Son groupe monte des filières d’évasions, cache des prisonniers et des juifs, fournit des faux-papiers. Germaine lui parle de patriotisme et d’engagement. Elle raconte sûrement comment, alors qu’elle n’était qu’une enfant pendant la Première Guerre, elle croyait en « l’existence de deux montres sans visage : l’Allemand et la Mort ». « La nuit, je rêvais de m’engager comme chien de guerre », dit-elle. Opiniâtre, rigoureuse, dévouée : Germaine a toutes les qualités d’une résistante. Elle fera l’intermédiaire entre d’autres cellules de résistants et des membres de la Bibliothèque nationale ou du musée de l’Homme. Officiellement, le groupe envoie des colis aux prisonniers de guerre. Mais leurs véritables activités sont bientôt révélées par des traites. Le 5 juillet 1941, le colonel Hauet est arrêté. Germaine le remplace alors à la tête du réseau et porte seule la responsabilité de ce qui sera appelé le « groupe du musée de l’Homme ». Désormais, elle le sait, sa vie ne tient plus qu’à un fil. Un fil ténu qui vient de se casser ce 13 aout 1942.


Retour Gare de Lyon. Germaine ne se laisse pas impressionner par les trois sbires. Provocante et le verbe haut, elle rétorque : « Vous pensez peut-être que je suis juive ? » « Non, répondent-ils. N veut seulement vérifier vos papiers. » Elle est poussée dans une voiture et conduite au 11, rue des saussaies, devenue en 1940 le siège de la Police de sureté allemande. Les interrogatoires se succèdent. La jeune femme nie tout, s’enferme dans le silence. Résister à la fatigue, tenir face à l’insistance des policiers, ne pas céder à la lassitude. Germaine s’évade par l’esprit. Elle pense à ses sept camarades, exécutés six mois plus tôt au mont Valérien pour faits de résistance. Ce sont les martyrs du groupe du musée de l’Homme. Par respect envers eux, elle ne doit surtout pas parler. Mais le policier allemand se met brusquement à aboyer, la tirant de ses pensées : « Vous serez fusillée demain pour faits de Résistance. » Germaine Tillion relève la tête : « Ah oui ? Oh, exécutez-moi, je vous avais oublié ! » L’officier est tellement sidéré qu’il en bégaie : « Mais ! Vous haussez les épaules ? Vous ... » Incapable de finir sa phrase, il sort furieux de sa cellule. Germaine jouit d’un instant de répit. Le temps passe et on ne la fusille pas. Elle est conduite à la prison de Fresne. Les semaines et les mois s’écoulent dans une attente interminable, rythmée par le son des exécutions qui ont lieu chaque matin : Germaine attend son tour, entonnant La Marseillaise à l’unisson des codétenues lorsque l’une d’elles et emmenée devant le peloton.


Fin octobre 1943, elle est déportée au camp de Ravensbrück, en Allemagne, quatorze mois après son arrestation. La mort, elle le sait, l’attend au bout du voyage (90 000 femmes et enfants seront exterminés jusqu’en 1944). Pendant le trajet en train, elle tente de se réconforter en se rappelant son enfance heureuse en Haute-Loire. Un père magistrat et écrivain, une mère critique d’art et éditrice. Dans la riche bibliothèque de ses parents, la petite Germaine dévore très tôt les sulfureux Mémoires de Casanova, à l’âge où d’autres lisent encore des contes. Ses parents lui apprennent à donner libre cours à sa curiosité. A 21 ans, ele suit l’enseignement du célèbre anthropologue Marcel Mauss. Débute alors une vie de découvertes. Fin 1932, c’est la Prusse orientale, où il assiste à la montée en puissance du national-socialisme allemand : « Premier contact (plein d’aversion et d’ironie) avec le nazisme », écrira-t-elle plus tard. En 1934, elle part pour Londres, où Mauss l’a recommandée à l’Institut international des langues et civilisations africaines. Au cours de la même année, elle s’embarque pour une mission ethnographique dans le massif de l’Aurès. Dans l’est à l’Algérie. Jusqu’en 1938, Germaine y partage la vie des Chaouias, semi-nomades dont elle apprend la langue et les coutumes. Toujours en mouvement, elle va là où on ne l’attend pas. Elle explore à dos de mulet les vallées les plus enclavées, noue de forts liens d’amitié avec les Algériens et parviens à s’imposer aux hommes tout-puissants de la tribu, ce qui lui fait écrire dans ses carnets de route : « Dans une société extrêmement virile, quand par hasard une femme a de l’autorité, elle en a beaucoup plus qu’un homme ». C’est incontestablement son cas ! Elle passera même son existence à le prouver…


Terminus Ravensbrück, Germaine devient une série de chiffres : le matricule 24588 que les nazis tatouent sur son poignet. Le triangle rouge des prisonnières politiques est cousu la veste de son uniforme. Elle est classée « Nacht und Nebel » (« Nuit et brouillard »), le nom de code donné par le IIIe Reich aux personnes vouées à disparaitre dans laisser de trace. Les hurlements des soldats résonnent sur les murs des baraquements. Une fumée sinistre s’échappe des cheminées. Certaines femmes deviennent folles face à l’horreur : le froid jusqu’à -40°C, les tortures et bastonnades systématiques, les bébés jetés dans les fours crématoires, les expériences « médicales » jusqu’à la vivisection humaine, les exécutions quotidiennes pat pendaison, gazage ou empoisonnent. Germaine, elle aussi, pourrait céder au désespoir. D’autant que, dès les premières semaines, elle manque succomber à la diphtérie, elle est miraculeusement sauvée grâce à la solidarité de ses camarades. « Tout le camp était visiblement tissé des fils tenus de l’amitié », témoignera-t-elle plus tard.


ELLE SURVIT ! ses compagnes la rebaptisent Kouri, un surnom inventé par affection, sans signification particulière. Ensemble, elles vont ‘écharner à vivre… Sa stratégie : préparer la sortie du camp, faire comme si les nazis allaient perdre la guerre croire en l’impossible. Selon ses propres termes, elle se met « en chasse » et récolte méticuleusement, comme son métier lui a appris, un maximum d’informations dans l’espoir de révéler plus tard au monde les atrocités des nazis. C’est un pari formidable : il faudra qu’elle survive pour témoigner. Et que sa parole soit documentée. Elle se dit : « Ma formation d’ethnologue m’aide à attraper ce que j’ai devant moi, eh bien, pourquoi ne pas la partager ? » Sur des feuilles et avec un crayon volé par ses compagnes au péril de leur vie, elle établit une chronologie minutieuse de l’activité du camp, calcule (grâce à leur numérotage) les arrivées et les disparitions, consigne les origines des prisonnières et leurs affectations par « blocks » ou baraques, enregistre les différentes formes de coercition et les horaires de travail. Pour n’être pas comprise des nazis qui pourrait l’entendre, elle apprend des rudiments de dialectes gitans et communique avec les Tziganes, parmi les plus suppliciées dans la « hiérarchie » des prisonnières. Comble de l’ironie, elle tient même, en avril 1944, une pseudo conférence clandestine sur les bénéfices personnels qu’Himmler tire de Ravensbrück et sur l’économie du système d’extermination par le travail.


Le savoir et le rire : ce sont ses deux armes favorites pour combattre la fatalité. Pour remonter le moral de ses camarades, elle décide d’écrire avec elles une opérette en trois actes. Le sujet ? La vie au camp ! Cachée dans une caisse d’emballage pendant que ses amies font le guet, elle compose Le Verfügbar aux Enfers , demandant aux unes de proposer des airs de musique pour le « livret », lisant aux autres les scènes où elle se moque de leurs tortionnaires, le terme « Verfügbar » désigne les déportées qui, n’étant pas assignées à un travail précis, formaient pour les nazis le rebut du camp. Kouri en est une, affectée aux travaux les plus pénibles et mortifères, tel le rouleur compresseur, un cylindre de 900 kilo qui sert à aplanir le sol, auquel on attelle les femmes pendant des heures.


23 Avril 1945, RAVENSBRÜKS EST LIBÉRÉ. Germaine Tillion est secourue par la Croix-Rouge suédoise avec plus de 300 Françaises. Toujours méthodique jusqu’à l’obsession pour tenir le désespoir à distance, elle les interroge une à une avant même de rentrer en France : nom, numéro de camp, dates, nom des femmes, qu’elles ont u mourir et comment… Ne rien laisser au hasard, ne rien laisser à l’oubli. Les historiens actuels lui doivent une bonne partie de leurs connaissances sur la vie des camps. « Quad je suis rentrée en France en Juillet 1945, j’avais sur moi la liste complète des trains partis de France avec le nom des femmes qui étaient dedans. » Elle apprend ainsi que sa mère, Emilie Tillion, déportée dans un autre secteur qu’elle à Ravensbrück a été assassinée dans les chambres à gaz le 02 mars 1945, à l’âge de 69 ans.


Germaine a gagné son pari. Elle doit maintenant combattre un nouvel ennemi : l’oubli. La résistance par le témoignage. Le 23 Juillet 1945, elle assiste au procès de Pétain, puis des chefs de camp de Ravensbrück, à Hambourg, en 1947. Elle poursuit avec ténacité son travail de documentation sur la déportation. Le 25 Janvier 1949, Robert Alesch, le prête qui ‘avait dénoncée ainsi que les membres de son réseau, est fusillé. En mai 1951, elle enquête au sein de la Commission Internationale contre le régime concentrationnaire (CICRC). D’un combat à l’autre, elle est aussi l’une des premières à dénoncer le totalitarisme stalinien avec l’existence des goulags en URSS. Pour Germaine Tillion, le mal n’est pas une exclusivité nazie, mais il s’enracine dans la nature humaine : « L’immense majorité d’entre nous est composée de gens ordinaires, inoffensifs en temps de paix et de prospérité, se révélant dangereux à la moindre crise. » Un constat douloureux qu’elle est bientôt obligée d’appliquer à sa propre patrie. En 1954, elle est sollicitée par le gouvernement de Mendès-France pour une nouvelle mission en Algérie. Le pays qu’elle a découvert dans sa jeunesse est à feu et à sang. En 1957, Germaine Tillion dénonce les exactions commises des deux côtés, par le front de libération nationale (FLN) et l’armée française. Le 4 Juillet dans le quartier de la Casbah d’Alger, elle rencontre en secret Yacef Saâdi, leader du FLN recherché par le général Massu, et cherche à concrétiser une médiation. Saâdi lui promet de mettre aux attentats sous réserve que soient suspendues aux exécutions capitales, Germaine Tillion va plaider sa cause auprès du général de Gaulle et le sauver de la guillotine, ainsi que 265 autres condamnés à mort. Mais l’emballement de l’Histoire en Algérie ne peut plus être arrêté.


« Dire le vrai ne suffit pas, il faut aussi dire le juste ». En 2004, elle mène son dernier combat, contre la torture en Irak. Quatre ans plus tard, dans sa 101e année, elle s’éteint. Celle qui aimait tant la France entre au Panthéon le 2 mai 2015 avec d’autres grandes figures de la Résistance, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay. Ce jour-là, dans son discours d’hommage, François Hollande, président de la République, affirme qu’aujourd’hui Germaine Tillion « s’inquiéterait du sort des migrants en Méditerranée ». Pour la postérité, elle reste à jamais la femme prête à se battre pour « l’humanité oubliée ».

  

Fiche | d'identité

  • Naissance : 30 Mai 1907 Allègre (Haute-Loire)

  • Décès : 19 Avril 2008 (100 ans) Saint Mandé (Val-de-Marne)

  • Nationalité : Française

  • Profession : Ethnologue, directrice d’études à l’EPHE, puis à l’EHESS

  • Déportée et résistante

  • Distinctions : Grand-Croix de la légion d’Honneur

  • Inhumée au Panthéon